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GOLSHIFTEH FARAHANI

 

GOLSHIFTEH FARAHANI : « C’EST QUOI LE PROBLÈME DES HOMMES AVEC LES FEMMES ? »

05 novembre 2016 | 11h43

L’actrice iranienne exilée sera à l’affiche partout cette année. Nous l’avons rencontrée à l’occasion du film « Go Home » de Jihane Chouaib, en salles le 7 décembre.

Ce qui frappe dans son visage de princesse d’Orient, ce sont d’abord ses longs sourcils qui ouvrent ses yeux noirs, comme deux ailes immenses. Une beauté qui a envoûté le cinéma d’auteur européen – de Louis Garrel à Christophe Honoré – jusqu’à Hollywood. Née en 1983 sous Khomeini, Golshifteh Farahani est issue d’une famille de comédiens opposés au régime. Ses parents lui ont donné un nom inventé, qui signifie : « Une fleur folle d’amour ». Mais Golshifteh n’est pas qu’amour. La gamine impétueuse impressionne par son son cran et sa détermination.

 

Sa première revendication ? Jouer. Non pas du piano, comme le voulait sa mère, mais devant une caméra ou sur les planches. Côté face, la belle brune devient vite une star de son pays. Son portrait s’affiche en 4 par 3 dans la rue. Côté pile, sous un régime islamiste, l’actrice mène sa propre révolution. L’enfant de la guerre Iran-Irak, déguste des choux à la crème sur une place de Téhéran, en plein ramadan. « Une façon de lutter contre un régime qui interdit de choisir sa religion ». L’adolescente va encore plus loin. Pendant un an, elle se rase la tête et bande sa poitrine pour sortir dehors « en garçon ». La supercherie fonctionne à merveille. Elle peut se balader librement à vélo dans Téhéran, se crée une bande de potes et devient l’idole des petits gars du quartier. « J’ai tué ma féminité avant de la retrouver quand j’ai quitté l’Iran », avouera-t-elle plus tard.

 

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(LP/ Arnaud Dumontier)

 

L’exil

Puis sa vie de Golshifteh a basculé en traversant l’Atlantique. Repérée par Ridley Scott, elle tourne « Mensonges d’État » en 2008 avec Leonardo DiCaprio. Pour la première du film, elle choisit d’apparaître sans voile et avec un décolleté. Le tollé est énorme à Téhéran. À son retour, Golshifteh est arrêtée. Par miracle, elle réussit à quitter le pays et se dénude devant l’objectif du photographe de mode Paolo Roversi. La sublime Iranienne est condamnée à l’exil. Nous l’avons rencontrée dans un hôtel au sud de Pigalle, pour échanger sur son année chargée. En décembre, on la verra en salles dans le film « Paterson », de Jim Jarmusch, elle est aussi en tournée théâtrale pour « Anna Karénine » et apparaîtra au printemps dans « Pirates des Caraïbes 5 ». Auparavant, elle sera à l’affiche de « Go Home », de Jihane Chouaib, sur les écrans dès le 7 décembre. Une histoire de maison, pour celle qui n’en a plus… Interview

 

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En tournage, vous êtes plutôt du genre confiante ou angoissée ?

Je laisse le personnage entrer en moi. Comme dans un vase vide, l’eau va prendre la forme à l’intérieur. Ça se passe devant la caméra.

« Go Home » est un film sur l’après-guerre civile au Liban. En tant qu’Iranienne, quelle image avez-vous de ce pays ?

Même si la guerre est finie, elle est présente à travers les bâtiments détruits et les impacts de balles qu’on voit partout. On la distingue aussi dans l’âme des habitants. C’est une douleur profonde. Mais le pays n’est pas en deuil. Ce qui me saute aux yeux au Liban, c’est la vie ! Je connais beaucoup de Libanais. Ils sont jeunes, cultivés, vivants ! Et nous, les Iraniens, on a beaucoup de choses en commun avec eux.

 

VIDEO. Bande-annonce de Go Home

 

Go Home

 

Nada, votre personnage, a fui enfant la guerre du Liban. Devenue femme, elle revient dans la maison de son grand-père disparu. Que vient-elle y chercher ?

 

Cette maison en ruines est la métaphore de sa « maison » intérieure, qu’elle doit retrouver. Elle la nettoie et la retape. Nada arrive au Liban, presque morte à l’intérieur, coupée du monde. Mais, petit à petit, elle se reconnecte avec la réalité et renaît à la vie.

 

Pour interpréter Nada, avez-vous dû puiser dans votre propre révolte ?

Pas besoin d’aller la chercher ! La révolte est tellement présente en moi, elle est toujours au premier plan. Je suis née comme ça.

 

Qu’entendez-vous par là ?

La révolte, c’est refuser ce que le pouvoir politique ou la société veut imposer à un individu. Dès petite, je n’acceptais pas les règles. Je veux être libre. Je ne veux pas être esclave de la société. Les pouvoirs politiques formatent les gens pour qu’ils se ressemblent et qu’ils obéissent à leurs règles. Ils imposent une norme. Mais moi, je refuse cette norme. J’aime tout ce qui n’est pas « normal », ça fait du bien ! (rires)

 

Depuis votre exil en 2008, vous êtes une globe-trotteuse ?

 

Exactement ! C’est le karma de ma vie, d’être toujours dans des pays différents, d’évoluer avec des langues différentes. Je parle anglais, français, farsi, un peu arabe, un peu allemand…

 

Dans cette vie nomade, comment trouvez-vous votre équilibre ?

 

Quand on a perdu un pays et une maison, on apprend à ne pas s’attacher aux objets. Alors partout où je me pose, j’essaie de construire une maison à l’intérieur de moi-même, qu’on ne pourra pas me prendre. La culture iranienne est présente dans ma vie, à travers des couleurs, des odeurs et des goûts, comme les pistaches fraîches ou le safran que ma mère m’envoie d’Iran. Quand je suis en tournage, je demande un appartement plutôt qu’une chambre d’hôtel pour pouvoir cuisiner. Et je loue une voiture pour me sentir libre.

 

Vous avez tourné quatre mois en Australie pour « Pirates des Caraïbes 5 » et votre mari est australien… C’est un pays où vous aimeriez vivre ?

J’adore l’Australie, mais c’est loin. Il faut que je trouve un pays d’où je puisse travailler sans trop de trajets. Mais ce ne sera pas la France. L’administration y est trop compliquée.

 

Après « Mensonges d’État » (2008) de Ridley Scott, avec Leonardo DiCaprio, vous débarquez à l’avant-première américaine sans voile et en décolleté. Du jamais vu pour une actrice iranienne. Puis vous posez topless pour le photographe Paolo Roversi. C’était un acte politique ?

Pour moi, en tant qu’Iranienne, c’était un acte politique de poser nue. Si je suis une actrice internationale, ça signifie que je suis libre. Je voulais l’affirmer. Je ne peux pas me plier à l’ignorance, à la loi ou à la folie des gens en Iran.

 

Qu’est-ce qui vous a motivée ?

De manière générale, je me demande toujours : « C’est quoi le problème des hommes avec les femmes ? Et ce corps qui vous pose autant de soucis ? Si vous avez si peur, alors regardez-le ! De quoi avez-vous peur ? Est-il vraiment menaçant ? Je me suis déshabillée parce que ça pose des questions. Aujourd’hui, si je suis condamnée à l’exil, c’est parce que je montre mes cheveux et mon corps. Mais si j’étais un homme je pourrais vivre en Iran. Un acteur a fait la même chose que moi dans un film d’Asghar Farhadi. Il a tourné nu. Aujourd’hui, il peut toujours habiter en Iran.

 

En France, la question du voile est sensible voire explosive, qu’en pensez-vous ?

 

Ce problème des hommes avec le corps des femmes n’existe pas qu’en Iran. La France subit les attaques terroristes de Daech et tout à coup le scandale du burkini surgit ! Une fois encore, on déplace le problème sur le corps des femmes.

 

Mais quel est le rapport entre Daech et les habits d’une femme ?

Pour moi, cette interdiction de porter le burkini est un peu du même ordre que les Talibans qui forcent les filles à porter le niqab. On fait du corps des femmes un enjeu. Les hommes font toujours peser les problèmes et la douleur du monde sur la femme. Le burkini n’a rien à voir avec « Daech ». Le droit humain est de porter ce qu’on a envie de porter.

La Parisienne